L’Erreur Erdogan ou l’Art de Jouer avec le Feu

Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Par Pierre S. Adjété, Québec, Canada
Jamais le monde n’aura été au bord de l’implosion que par ces jours troubles de novembre. Pour une fois, les pessimistes ont raison de dire que le monde est à la veille de la troisième guerre mondiale. La Russie et la Turquie, nommément Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, deux belliqueux devant l’éternel, se sont donnés les moyens de pousser leur désamour sur la Syrie à un niveau si vite inespéré dans les relations internationales. L’accalmie devrait être au rendez-vous néanmoins; l’un ayant donné raison à l’autre de prouver sa suprématie militaire. C’est bien connu dans les arcanes diplomatiques : tout est possible, même la paix en temps de guerre.

Il est difficile que les États-Unis soient du côté du président Erdogan dans sa décision téméraire de faire abattre l’avion russe ayant violé une infime partie de l’espace aérien turc. Comme le répètent inlassablement les autorités russes, jamais cet avion n’a constitué une menace pour les intérêts et les positions stratégiques de la Turquie. Dans la vraie vie, il y a « violer territoire » et « violer territoire »; la différence entre les deux étant le jugement : c’est-à-dire la bonne lecture des circonstances du moment et des conséquences de l’après.

Il me souvient encore ces propos explicatifs d’Alain Juppé, Vladimir Poutine voudrait coûte que coûte restaurer le prestige de la Russie d’antan, après le démantèlement de l’Union soviétique, et il le fera à son image et sous toutes les coutures. Le rêve de Poutine de retrouver l’empire perdu et même celui d’une civilisation perdue à repositionner sur l’échiquier mondial, ces rêves sont exactement ceux du président turc dans la crise actuelle et même au-delà des contingences présentes. Et cela se confirme parfaitement. Poutine parle de « trahison » et de « couteau planté dans le dos », lui qui a toujours partagé avec Erdogan une amitié solide, essentiellement basée sur leur rejet commun de la conception occidentale de… la démocratie.

Vous voulez qu’un président ne reste pas au pouvoir plus de deux mandats consécutifs? Poutine en fait deux et place un ami qu’il met sous surveillance en devenant son premier ministre avant de revenir à la présidence de la Russie. Vous ne semblez pas respecter les premiers ministres sauf s’ils sont britanniques? Erdogan se lasse de paraître comme moins que rien; il change la constitution et revient président après s’être offert un immense palais digne du nouvel Empire ottoman qu’il veut rappeler au monde entier.

Un combat de coqs, sportifs et belliqueux

L’histoire ne nous révèle pas encore si Recep Tayyip Erdogan, grand amateur de football, savourait le match artistique de FC Barcelona contre l’AS Roma ce mardi 24 novembre 2015 avant de donner l’ordre aux F-16 turcs d’abattre le SU-24 russe. Toujours est-il que l’audace turque a manqué de beaucoup de sagesse. Durant les douze dernières années, comme président ou premier ministre, Erdogan a bombardé les Kurdes irakiens, les Kurdes syriens et les siens propres, les Kurdes turcs, très hostiles à son régime, et il ronge ses freins pour avoir l’occasion de bombarder les Kurdes iraniens à la moindre occasion. De là, vouloir s’entraîner en tirant sur des avions russes? Téméraire, le Recep Tayyip Erdogan!

Vingt-quatre heures plus tard, le réveil est brutal pour la Turquie qui ne pourra pas compter sur l’OTAN pour ses propres frasques. Le président Erdogan est obligé de mettre la pédale douce. De François Hollande à Barack Obama, tout le monde a fini par demander au rêveur Erdogan de faire profil bas afin de permettre aux uns et aux autres de calmer le judoka Poutine, lui qui n’attend que la moindre erreur pour passer un ippon à toute personne voulant le défier sur le tatami mondial. Quinze ans de pouvoir en continuum, des journalistes aux chefs d’État et de gouvernement, de la fière Géorgie à la modeste Crimée ukrainienne, il est de notoriété publique que Vladimir Poutine est allergique à toute forme d’irrespect, selon ses propres règles; et il a toujours les moyens de ses humeurs fiévreuses.

Expédition punitive de la Russie ou pas, il est probable que le président Erdogan va devoir payer le prix fort du dédommagement, minimalement au plan économique et au plan financier. Ils ont beau être fous ces présidents qui nous gouvernent, tous, ils finissent par être moins fous lorsque sont en danger leur pouvoir ainsi que la perspective de l’humiliation… L’exception confirmant une telle règle étant toujours Laurent Gbagbo; même les Blaise Compaoré et autre Mobutu de ce monde avaient compris le message et ont su déguerpir avant le naufrage humiliant. Au Togo natal, les populations ont su théoriser la formule : le petit déshonneur vaut mieux que la grande humiliation; beaucoup mieux que « entre deux maux, il faut choisir le moindre ».

Ainsi, pour avoir trop joué avec le feu, Recep Tayyip Erdogan complique la vie à tout le monde et complexifie autant l’imbroglio autour de la Syrie ainsi que la particulière problématique terroriste du moment. Mais, puisque tout reste possible, peut-être même que cette erreur de la Turquie aidera à redistribuer autrement les cartes d’une coalition raisonnable et rapide vers la paix.

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