QUE SE PASSERA-T-IL APRES LE 31 JUILLET 2018 ? – Les meetings de la C14 et leurs implications

Par E. GU-KONU, Premier Secrétaire CDPA-BT

QUE SE PASSERA-T-IL APRES LE 31 JUILLET 2018 ? - Les meetings de la C14 et leurs implications
E. GU-KONU, Premier Secrétaire CDPA-BT

La C14 a pu faire sa tournée de meeting dans les villes assiégées. Le régime a laissé faire contrairement aux craintes du PNP.
Il est nécessaire de chercher à comprendre les raisons qui expliquent cette attitude du pouvoir à la veille de ce rendez-vous du 31 juillet.
Dans tous les cas, le succès des meetings ne traduit pas une modification du rapport des forces en faveur de la C14 et, au-delà, en faveur de l’opposition considérée dans son ensemble. La C14 ne peut pas renverser le rapport des forces en sa faveur en raison de son statut de « Coalition ». Que se passera-t-il dans ces conditions, étant donné que la feuille de route promise par la CEDEAO ne sera de toute évidence pas de nature à permettre le règlement du problème politique togolais en faveur de l’opposition ?
Seule, une organisation forte par sa cohésion et des règles de nature à maintenir ses membres unis dans la durée conformément aux vœux toujours formulés par la masse des opposants depuis des années peut amener à modifier le rapport des forces en faveur de l’opposition pour la mettre en mesure de résoudre le problème politique togolais.

1- Une tournée de tous les périls

Depuis le 19 février 2018, la C14 s’est retrouvée dans l’impossibilité totale de poursuivre les marches inaugurées par la coalition en août 2017. Ces marches, on le sait, furent posées comme la forme d’action privilégiée par laquelle l’opposition peut obtenir le retour à la Constitution de septembre 1992 dans sa forme intégrale et le départ immédiat de Faure Gnassingbe. La violence de la répression de toutes les tentatives entreprises par la Coalition pour organiser ces marches depuis février 2018 sont dans les faits une interdiction pure et simple de toute manifestation qui dérange vraiment le régime.

Les dispositions du communiqué final publié à l’issue de la séance du dialogue inter togolais en date du 27 juin 2018 vont en réalité dans le même sens ; notamment celle qui « invite instamment tous les partis politiques … à s’abstenir de tout acte et de tout agissement susceptible de constituer une menace à la paix et à la stabilité du Togo et de la sous-région. » En fait, il s’agit là d’une injonction déguisée à l’adresse de la C14 de s’abstenir de toute manifestation qui gêne le pouvoir en place, ou qui peut apparaître comme « une menace à la paix et à la stabilité du Togo … », et donc de la sous-région. En réalité, une injonction déguisée pour préserver, sans le dire, le statu quo en faveur du pouvoir.

Mais en raison des conditions de sa formation en tant que coalition et au vu de toutes les attentes suscitées au sein de la masse des opposants au cours des derniers mois de l’année 2017, la C14 ne peut pas se permettre de respecter ces interdictions, et de rester ainsi sans rien faire jusqu’à l’arrivée des Chefs d’Etat de la CEDEAO le 31 juillet 2018. Aussi, a-t-elle adopté le meeting dans les villes assiégées et les visites aux prisonniers, comme action minimale possible pour contourner les interdictions et les injonctions.

Le projet de contournement a suscité des inquiétudes, jusque dans les rangs de la C14. Mais on a rassuré : «… On ne peut pas nous interdire ça au moins », a affirmé à la presse un des dirigeants de la CDPA. Et de fait, le régime a laissé faire.

La C14 a fait sa tournée jusqu’à Mango conformément au programme établi, sans aucun problème. Il est vrai qu’elle a « enjambé » la ville de Kara comme un observateur l’aura justement fait remarquer. Kara ne figurait pas sur la liste, a-t-on répondu du sein de la C14.

Dans tous les cas, le contournement a réussi. Il a permis à la C14 de « faire au moins quelque chose » avant le 31 juillet. Il a pu sortir la coalition du silence dans lequel le régime entend la maintenir avant la tenue du sommet des Chefs d’Etat de la CEDEAO dans le pays.

2- Un jeu « gagnant-gagnant » ?

Mais il faut aller plus loin dans l’analyse des faits pour mieux comprendre la réalité, afin de ne pas se faire des illusions sur le 31 juillet. Le pouvoir a laissé faire ces meetings et autres visites de prisonniers parce que ces formes d’action, auxquelles la C14 est réduite, ne le dérangent guère. Mais il a laissé faire surtout pour au moins trois autres raisons :

  1. Donner, avant la tenue du sommet de la CEDEAO, le sentiment qu’il commence à respecter les consignes données par les facilitateurs. Ceux-ci avaient demandé en effet de laisser l’opposition faire librement ses manifestations sur l’ensemble du territoire. Une stratégie déjà vue en 2003 dans cette histoire des « 22 engagements ».
  2. Ces meetings lui offrent l’occasion de faire croire que le Togo est un pays démocratique qu’il n’est pas en réalité. Ne voit-on pas l’opposition mener librement ses activités, même dans des villes comme Sokodé, Bafilo, Mango où toute manifestation de l’opposition fut interdite depuis août 2017 ? Dans le même ordre d’idées, laisser faire ces meetings amène naturellement l’observateur étranger à penser que le régime ne réprime jamais que les manifestations « susceptibles de constituer une menace pour la paix et la stabilité du Togo… »
  3. Le PNP a estimé ces meetings inopportuns et, pour cela, il s’est désolidarisé de ces actions de la C14. En laissant faire les meetings, le régime contribue à isoler encore plus Tikpi Atchadam au sein de la coalition, dans le but évident d’y accentuer les contradictions pour l’affaiblir et en accélérer l’éclatement.

En fin de compte, la C14 gagne en faisant ces meetings. Ils lui ont permis de sortir du silence dans lequel les interdictions l’ont maintenue depuis le 19 février 2018 Elle peut ainsi continuer d’affirmer une présence sur la scène politique avant l’arrivée des chefs d’Etat de la CEDEAO. Mais le régime aussi gagne en laissant faire ces meetings qui, en plus, ne le dérangent pas. Tout cela ressemble bien plus à un jeu « gagnant-gagnant » qu’à une confrontation entre le régime autocratique et son opposition.

3- La C14 et l’état du rapport des forces

A cette veille de ce 31 juillet où une fraction importante de la population croit que la feuille de route promise allait ouvrir la porte de « sortie de crise » et où le discours prend en outre des allures de plus en plus musclées tant au sein de la C14 qu’au sein d’organisations de la « société civile », ce qui apparaît si bien comme un jeu « gagnant-gagnant » peut nourrir les illusions aussi bien sur la nature du régime que sur la volonté de la CEDEAO d’aller dans le sens des aspirations de l’opposition dans le règlement de la « crise ». Il importe par conséquent d’insister sur quatre faits.

Primo : La réussite de la tournée de la C14 n’est pas le résultat de la modification du rapport des forces entre le régime et la C14. Autrement dit, le rapport des forces est toujours en défaveur de la coalition, et de l’ensemble de l’opposition par conséquent.

Secundo : Si le régime n’a pas interdit les meetings à Sokodé, Bafilo, Mango, c’est parce que ces manifestations ne le dérangent pas ; c’est qu’il les trouve inoffensifs dans cette confrontation renouvelée entre le pouvoir et l’opposition depuis août 2017 ; enfin et c’est la raison la plus déterminante– c’est parce qu’il trouve son compte dans ces manifestations dans la mesure où elles lui donnent des opportunités pour tromper l’opinion sur sa nature réelle, de donner le sentiment de faire ce qu’il n’entend pas faire, et pour se faire passer pour un régime démocratique qu’il n’est pas.

Tertio : Dans le présent combat pour la fin de la dictature et pour l’instauration de la démocratie dans le pays, l’intérêt d’une manifestation de l’opposition réside avant tout dans la capacité de la manifestation à exercer sur le pouvoir une pression appropriée, celle qui est de nature à l’obliger à accéder aux revendications légitimes de l’opposition. Eyadema n’avait pas proclamé le multipartisme en avril 1991 pour le plaisir de le faire, ou pour faire plaisir à ceux qui prétendent l’avoir convaincu à le faire. Proclamer le multipartisme lui avait été imposé à l’époque par la force de la pression populaire.
Une manifestation de l’opposition qui ne dérange pas le régime, n’a par conséquent aucun sens pour la lutte d’opposition. Car, elle n’est pas de nature à contribuer à faire avancer la lutte d’opposition, à permettre à l’opposition de réaliser le changement démocratique. Parce qu’en fin de compte, mener des manifestations qui ne dérangent pas le régime n’est, en réalité, qu’une façon d’accompagner ce dernier dans sa détermination de se perpétuer contre la volonté populaire.

Quarto : Une coalition comme forme d’organisation de l’opposition dans la lutte en cours n’est pas la forme d’organisation la plus indiquée pour permettre à l’opposition de renverser le rapport des forces en sa faveur. Une coalition n’a ni la cohésion idéologique, ni la cohérence politique pour affronter le régime. Il faut nécessairement aller au-delà. Mais aller au-delà exige de repenser l’opposition dans sa finalité, dans ses pratiques politiques et surtout dans son organisation. Cette démarche passe nécessairement par une remise en cause courageuse de la politique d’opposition conduite jusqu’à présent. Ce n’est pas impossible de le faire.

Il convient de revenir sur un dernier point, de toute évidence le plus important. Ce qui est au cœur de notre lutte d’opposition jusqu’aujourd’hui, c’est l’état du rapport des forces Régime/Opposition. Le seul moment où nous avons réussi à le mettre en faveur de l’opposition va du 5 octobre 1990 au 2 décembre 1991. Il est devenu définitivement favorable au régime depuis le 2 février 1992. Et il l’est resté jusqu’aujourd’hui. Mamadou TANDJA et son équipe en étaient conscients en 2005. C’est une des raisons pour lesquelles ils avaient pris fait et cause pour le régime, et avaient tenu l’opposition dans le mépris.

Dire aujourd’hui que le rapport des forces n’est pas en faveur de la C14 n’est pas une contre-vérité. C’est se conformer à la réalité. Les hommes de la CEDEAO en sont conscients. Il est évident que la feuille de route qu’ils vont déposer sur la table le 31 juillet portera les marques de cette situation. Il y a de fortes chances que le document n’affiche pas le même mépris que celui manifesté par Tandja Mamadou en 2005. Mais l’opposition togolaise n’aura jamais la considération qu’il lui faut qu’à partir du jour où elle arrivera à modifier le rapport des forces en sa faveur.
La C14 ne parviendra pas à l’amener à le faire. Son statut de coalition l’en empêche absolument. Les lobbyings tous azimuts n’y parviendront pas non plus. Dans ces conditions, que se passera-t-il après le 31 juillet étant entendu que la feuille de route ne permettra pas de résoudre le problème politique togolais ?

Dans tous les cas, l’opposition togolaise ne pourra modifier le rapport de force en sa faveur qu’en se donnant une organisation ayant une forte cohésion et où des règles acceptées par tous les membres la constituant les maintiennent unis dans la durée, conformément au souhait toujours formulé par la masse des opposants depuis des années.

Une telle organisation n’est pas une vue de l’esprit. Elle est réalisable. Des propositions existent bien dans ce sens.

Lomé, le 27 Juillet 2018

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